C’était une intuition née en fin de saison dernière. Un petit quelque chose qui faisait dire qu’après les promesses de ses 19 ans, Pierre Boudehent allait enfin pouvoir enchaîner. Non pas une prestation en particulier, mais une forme nouvelle d’agressivité, des plaquages plus appuyés, comme lors de l’important succès bonifié contre le Stade Français (32-13) le 21 mai, une semaine avant le sacre européen du Stade Rochelais à Marseille, où il était joueur supplémentaire.
« C’est une bonne analyse, opine l’Angevin de 24 ans. Les coaches me disaient que je devais être plus agressif. Depuis que j’en ai pris conscience et que j’essaie de le mettre en place – même aux entraînements –, d’être plus dans l’action que dans la réaction, ça se retranscrit dans les matchs. Ça me réussit, parce que je pense que ça marche dans mon jeu, les résultats sont là, j’enchaîne. »
Ainsi, on peut donc devenir rugbyman professionnel et apprendre sur le tard à développer son agressivité ? « C’est propre à chacun, il n’y a pas de recette miracle : ça se travaille mentalement, c’est juste un déclic qu’il faut avoir, puis ça prend effet rapidement, répond le trois-quarts. Dans mon cas, j’étais trop gentil au quotidien et je gardais ça à l’entraînement. Le jour où je me suis dit « tu changes de mentalité à l’entraînement, dès que tu poses le pied sur le terrain », j’ai commencé à développer ça. Éric Blondeau (le nouveau préparateur mental du Stade Rochelais, NDLR) a touché cette corde-là, mais j’avais commencé naturellement tout seul la saison dernière. « ROG » (Ronan O’Gara) me mettait des pièces à chaque fois, me titillait, Éric a appuyé dessus. »
En dehors du terrain, Pierre Boudehent est resté « super cool ». Mais autre chose a changé. Après des années à se dire que prendre confiance en lui serait la clé pour enfin le voir répéter les performances, il n’en manque plus, désormais. Ainsi, quand il fait une erreur, on ne le voit plus la ressasser. « C’était un manque d’expérience. Brice Dulin en parle souvent, il nous dit de basculer, ça m’a beaucoup apporté. Il ne faut penser que positif. » « Quand tu as ta chance, c’est beaucoup plus facile. Il l’a eue et l’a saisie, c’est une bonne chose pour lui, il fait des bons matchs, valide Thomas Lavault, un an de moins mais 34 matchs de plus (75, contre 41). Physiquement, il fait 2 m et 110 kg (1,94 m pour 107 kg, NDLR), ça peut vraiment être une arme pour nous ! »
« C’est lié à ma vie en dehors du rugby aussi, à toutes mes routines, ça me met naturellement en confiance. J’ai changé pas mal de trucs, je suis beaucoup plus sérieux en dehors », assume l’Angevin. Pourtant, de l’extérieur, il n’était pas réputé pour être le plus noceur. « Si, je profitais un peu trop, sourit-il. J’ai complètement supprimé ça, c’était aussi pour ça que j’étais beaucoup blessé, je ne pratiquais pas les bonnes choses. J’en ai vraiment pris conscience. Ça a commencé l’an dernier, et je suis très heureux de mon début de saison. J’ai moins peur de me blesser, je suis beaucoup plus concentré sur mon rugby et ça se passe très bien. »
En 2018, il avait marqué les esprits par sa belle chevauchée en fin de quarts de finale de Champions Cup, à Llanelli, au cours d’une première saison à 12 matchs, 6 titularisations et 5 essais. Depuis, c’était un peu la traversée du désert : 65 minutes en 2018-2019 ; 2 matchs en 2019-2020 puis un prêt à Vannes (Pro D2) où il n’a joué – et marqué – qu’une fois avant que le confinement ne stoppe l’expérience ; 3 matchs en 2020-2021. Même la saison dernière (15 matchs, 2 essais et 5 titularisations) n’avait d’abord pas convaincu.
A-t-il eu peur, un jour, de gâcher son potentiel ? « Ça, ça ne veut rien dire, rétorque-t-il. Tout le monde a du potentiel, mais en soi, ce n’est rien, si on ne l’utilise pas. C’est mon parcours, je ne regrette rien. C’est ce qui a forgé mon mental aujourd’hui. Tout ce que j’ai vécu fait l’homme que je suis. J’ai ce recul vis-à-vis de ceux qui sont blessés : tout ça m’a rendu plus humble par rapport à la réussite. » On évoque alors un développement plus tardif que d’autres. « Honnêtement, je ne suis pas en retard. Jouer à 20 ans en Top 14, c’est une minorité, ce n’est pas la voie naturelle. (Romain) Ntamack et (Antoine) Dupont sont des mecs à part », tranche-t-il, conscient aussi de la forte concurrence qui anime le Stade Rochelais.
Il a pu côtoyer ces deux joueurs en novembre. Ancien international U20, dans la liste de France 7 en vue des JO de Paris, il a aussi été appelé par Fabien Galthié cet automne. « Cheval » (son surnom, en raison d’une certaine analogie avec le style de l’ancien Clermontois Aurélien Rougerie, NDLR) est-il enfin sorti de l’enclos ? « Oui, c’est cool, il faut en profiter », s’amuse le polyvalent trois-quarts, qui adore jouer deuxième centre, son poste de formation, mais qui était n° 12 contre Castres et qui débutera à l’aile à Paris.
« Il a certainement eu un déclic mais j’attends plus, nous disait Ronan O’Gara début octobre. Il a changé de vitesse, mais il n’a pas encore passé la 5e. Et c’est un compliment de dire ça… Il a compris qu’il était à l’aise en Top 14, mais en même temps, il n’a pas joué 50 matchs. C’est maintenant. » Ce soir, ce sera le 42e…