Pierre Rondeau — Édité par —
Temps de lecture: 5 min
La 22e édition de la Coupe du monde de football, au Qatar, commence dimanche prochain et, le moins que l’on puisse dire, c’est que cet événement ne laisse personne indifférent. Pour des raisons évidentes, liées à l’environnement, aux droits des travailleurs, aux droits LGBT+ ou tout simplement aux droits humains, il faut dorénavant prendre parti, afficher ou pas son soutien ou boycott, argumenter sur le refus d’une telle compétition ou, au contraire, affirmer qu’elle permettra d’insuffler un changement positif.
Tout le monde est interrogé: les simples citoyens fans de football qui allumeront ou pas leur télévision le jour des matchs, les villes qui installeront ou pas des écrans géants sur les parvis des mairies, etc. Idem côté diplomatique où les élus sont sondés pour savoir s’ils feront, ou pas, le déplacement à Doha afin de soutenir leur équipe nationale.
Dit autrement, le Mondial de football serait devenu l’échelle de valeur de l’indignation, le révélateur de nos idéaux, le marqueur de notre activisme politique. Il faudrait parler au moment de sa médiatisation, donner son avis et afficher son positionnement… comme l’ont été, finalement, quasiment toutes les compétitions précédentes dans l’histoire. À chaque fois, pour de nombreuses et différentes raisons, des appels au boycott ont été lancés, à travers différents moyens ou outils: boycotts populaires, sportifs, diplomatiques ou politiques.
La compétition sportive d’envergure internationale a cela d’intéressant qu’elle est précisément internationale et qu’à ce titre, elle permet de toucher beaucoup plus de monde. Dénoncer telle ou telle chose pour conclure à un boycott ne permettrait pas forcément de les changer, mais en tout cas d’en parler. On profiterait de la médiatisation sans commune mesure du spectacle sportif, sans miser sur le réalisme ou le pragmatisme de l’action politique. Ce qui va compter, c’est l’aubaine médiatique. Et, depuis toujours, cette aubaine a été utilisée.
Le premier boycott remonte à l’an 332 avant J.-C., lors des Jeux olympiques antiques. À cette époque, un pentathlonien athénien a été accusé d’avoir soudoyé ses adversaires afin de s’assurer d’une victoire facile. Les organisateurs des Jeux décident alors d’infliger une lourde amende à Athènes. La cité-État refuse et menace de boycotter la compétition. Elle reculera au dernier moment après que l’oracle de Delphes l’a menacée, à son tour, de ne plus donner d’avis oraculaire.
Ensuite, avec l’affirmation du capitalisme moderne et la montée en puissance de la mondialisation du sport, une nouvelle forme de boycott surgit. En 1929, afin de sortir du giron du CIO (Comité international olympique), la FIFA décide d’organiser une première Coupe du monde indépendante des Jeux olympiques. Six pays sont candidats pour organiser la toute première édition de l’histoire: l’Uruguay, l’Italie, l’Espagne, la Hongrie, les Pays-Bas et la Suède. Seulement, lors du processus de désignation, la FIFA indique que le futur pays hôte devra prendre en charge l’intégralité des frais des équipes participantes, du déplacement au séjour. Cris d’orfraie du côté des pays européens qui refusent cette obligation avant de retirer leur candidature et boycotter la première édition de la Coupe du monde de football, qui aura lieu en Uruguay.
À LIRE AUSSI
Il faut un boycott total de la Coupe du monde au Qatar
Idem côté britannique. Ces derniers, se considérant comme les créateurs du football, refusent que d’autres qu’eux gèrent et s’occupent de la destinée du ballon rond. Voir des Européens continentaux ou des Sud-Américains organiser la Coupe du monde de leur sport… Très peu pour eux. Les Anglais, les Écossais, les Irlandais et les Gallois refuseront de participer (ce qui permettra aux États-Unis, avec beaucoup de joueurs britanniques, de terminer 3e en 1930).
La FIFA modifiera alors les modalités de désignation et de partage des coûts, afin d’inciter à ce qu’il y ait davantage de candidats. Le succès populaire de la première Coupe du monde incitera les Britanniques à rentrer dans le rang et à accepter de participer aux prochaines éditions.
Par la suite, les boycotts seront surtout et avant tout des boycotts à caractère politique, à travers un argumentaire diplomatique et géopolitique. Les pays, constatant la popularité grandissante de ces grandes compétitions, en profiteront pour faire passer des messages autres que sportifs. Déjà, en 1936, avec l’approche des Jeux olympiques de Berlin, capitale d’un pays se trouvant sous le joug du nazisme, des activistes du milieu sportif proposent d’organiser les premières Olympiades populaires à Barcelone –olympiades qui seront finalement annulées et abandonnées avec le début de la guerre civile espagnole.
En 1956, lors des Jeux olympiques de Melbourne, afin de dénoncer l’invasion de la Hongrie par l’URSS, la Suisse, les Pays-Bas et l’Espagne décident de boycotter l’événement. Même son de cloche en Égypte, au Liban et en Irak, qui n’envoient aucun sportif en Australie pour critiquer la présence des forces militaires françaises, britanniques et israéliennes le long du canal de Suez.
Plus tard, on voit émerger des revendications plus sociales, plus humaines, moins liées à des considérations sportives ou politiques. En 1968, lors des Jeux olympiques de Mexico, des sportifs afro-américains menacent de ne pas faire le déplacement afin de soutenir le mouvement des droits civiques nord-américain. Ils renonceront finalement au dernier moment mais profiteront de l’exposition des JO pour faire parler d’eux. Tout le monde se souvient ainsi de Tommie Smith et John Carlos lors de la cérémonie de remise des médailles, poings levés.
À LIRE AUSSI
D’où vient le symbole du poing levé?
En 1976, c’est au tour des pays africains de boycotter les Jeux olympiques de Montréal pour dénoncer la présence de la Nouvelle-Zélande. Cette dernière avait en effet participé, l’année précédente, à un tournoi de rugby en Afrique du Sud, pays pourtant honni et critiqué pour son régime d’apartheid. La présence des All-Blacks en Afrique du Sud venait en quelque sorte cautionner la politique sud-africaine.
D’ailleurs, en ce qui concerne ce pays, selon bon nombre de spécialistes et d’observateurs, les différents boycotts et interdictions de participations aux compétitions sportives, dont les Jeux olympiques, depuis 1964, auraient accéléré la remise en cause du régime ségrégationniste, qui prit fin en 1994.
Au cours de la décennie 1980 viennent les fameux boycotts états-uniens des Jeux de Moscou de la même année, après l’invasion de l’Afghanistan par les Russes, puis le boycott des pays du bloc Est, quatre ans plus tard, à Los Angeles, par représailles diplomatiques.
À partir des années 1990, avec la fin de la Guerre froide, les boycotts se font de plus en plus rares et de nouvelles méthodes très symboliques apparaissent, comme la politique de la chaise vide. Cet outil a été utilisé par les États-Unis très récemment, lors des Jeux olympiques d’hiver de Pékin 2022, afin de dénoncer les conditions de la communauté musulmane des Ouïghours en Chine. Les sportifs américains se sont rendus sur place mais le corps diplomatique n’a pas fait le déplacement.
Ce que l’on retient finalement, dans l’histoire, c’est la relative efficacité du boycott, son incapacité à véritablement faire changer les choses. À travers la médiatisation de l’événement et l’aura d’une compétition sportive d’envergure internationale, il fait parler, c’est une évidence. Mais il n’est pas, pour autant, responsable d’une quelconque évolution.
C’est ce que reconnaît Jean-Baptiste Guégan, auteur du livre Géopolitique du sport – Une autre explication du monde (éditions Bréal, juillet 2022). «En réalité, [le boycott] posait un problème. Il pénalisait sportivement le pays qui le décidait, tout en laissant la place au camp adverse. Il flattait l’ego national, mais il était contre-productif et ne changeait pas les rapports de force», détaille-t-il auprès du Monde.
À LIRE AUSSI
Coupe du monde au Qatar: comment s’insurger de manière efficace
Néanmoins, un outil n’a jusqu’ici pas été utilisé dans l’histoire récente du sport: le boycott populaire. Peut-être que si personne ne regarde la Coupe du monde au Qatar, les choses pourront bouger et évoluer positivement. C’est tout du moins ce que l’on peut espérer.
Pierre Rondeau
Les salaires des grands patrons et des footballeurs, tels qu’ils sont, ne devraient choquer personne
Coupe du monde au Qatar: comment s’insurger de manière efficace
En sacrant trois spécialistes de l’économie bancaire, le prix Nobel fait un choix politique
Newsletters
La quotidienne
de Slate
Une sélection personnalisée des articles de Slate tous les matins dans votre boîte mail.
La kotiidienne
de korii.
Retrouvez chaque matin le meilleur des articles de korii, le site biz et tech par Slate.
La mascotte des JO est la même que celle du RPR, est-ce vraiment un problème?
Qu’il s’agisse ou non d’un hasard, force est de constater que la mascotte des Jeux de Paris ressemble fortement au bonnet phrygien anthropomorphique de l’ancien parti néogaulliste.
— 18 novembre 2022 — Temps de lecture : 3 min
Pourquoi l’Union européenne prend un temps fou pour mettre fin au changement d’heure
Même si le Parlement européen a approuvé, en 2019, l’abandon de cette pratique, nous avons encore reculé d’une heure le dernier week-end d’octobre. La raison: le Conseil ne semble toujours pas décidé à se coller à ce casse-tête.
— 17 novembre 2022 — Temps de lecture : 5 min
Peut-on dire que le Rassemblement national est xénophobe?
Le mois dernier, la présidente de l’Assemblée nationale a rappelé à l’ordre une élue Renaissance qui avait qualifié le RN de parti «xénophobe». Une décision qui pose des questions juridiques, mais surtout politiques.
— 15 novembre 2022 — Temps de lecture : 4 min